ROLLING STONES - DIRTY WORK : 1986 (Original Hollande 1986)
Quand le Keef se rebiffe
DIRTY WORK est un album qui a été très critiqué à sa sortie et n’a pas eu le succès qu’il aurait mérité, car c’est sans aucun doute le dernier, je dis bien le dernier, très bon album du groupe.
Une des causes principales de son insuccès est que le groupe ne l’a pas supporté lors d’une tournée. Keith RICHARDS a toujours prétendu que cet album a été conçu pour être joué en concert.
Seulement voilà, en 1983, Mick JAGGER signe un nouveau contrat pour les STONES, sans les avertir au préalable, qui inclue la parution de 3 disques en solo sous son seul nom. Dès que Keith apprend ça, il se sent trahi et c’est le début d’une brouille entre les 2 leaders qui durera des années et qui a failli mettre un terme à la carrière du groupe.
Mick JAGGER est convaincu à l’époque qu’il n’a plus besoin des STONES pour briller et que le groupe ne peut plus rien lui apporter à titre personnel. Il entend même tourner avec un groupe, dont fait partie Jeff BECK, et jouer sa musique et bien-sûr des reprises des STONES. Keith RICHARDS est alors furax et explique dans son livre LIFE (2010) que si le Jag tourne sans les STONES, il lui coupera la tête.
C’est dans cette ambiance irrespirable que l’enregistrement de DIRTY WORK commence à Paris aux studios de Boulogne Billancourt courant 85 sous la houlette de Steve LILYWHITE, qui a pris la place à la console de Chris KIMSEY, leur producteur atitré depuis SOME GIRLS.
Au vu des relations plus que tendues entre Keith et Mick, qui s’arrangent pour s’éviter le plus possible en studio, on aurait pu penser que l’album serait un fiasco, tout comme son prédécesseur, l’immonde UNDERCOVER sorti en 1983.
Mais à la surprise générale, c’est tout le contraire qui se passe. Comme JAGGER n’est pas trop concerné en préférant garder ses propres chansons pour son prochain album à sortir, PRIMITIVE COOL, c’est Keith RICHARDS qui prend les commandes du groupe et de la direction musicale à suivre. Il en a soupé du funk et de la disco d’UNDERCOVER, et décide avec l’aide de Ron WOOD de revenir aux guitares et au rock pur et dur, avec l’aide de riffs dévastateurs dont il a le secret, tous enregistrés avec sa fameuse Telecaster à 5 cordes accordée en open tuning. Et le Keef est en forme olympique, il a la rage et le couteau entre les dents.
Et ça s’entend dès le 1er titre, ONE HIT TO THE BODY, avec son entame dantesque et un riff à la JUMPING JACK FLASH. ONE HIT est sans doute un des meilleurs morceaux enregistré par les STONES et Keith en est le seul responsable, car débarrassé de la surveillance despotique de JAGGER, il fait alors ce qu’il veut et il lâche les chevaux, magnifiquement secondé par un Ron WOOD resplendissant et inspiré. Même JAGGER colle à l’affaire et chante comme jamais. On est loin des disques mollassons qu'étaient EMOTIONAL RESCUE, TATTOO YOU et surtout UNDERCOVER.
Jimmy PAGE, alors retraité de ZEPPELIN, est même l’invité surprise et il vient gratter un solo fort réussi sur sa vieille pelle. Avec ce titre, le disque est lancé sur les bons rails et ça va continuer ainsi jusqu’à la dernière note.
Tous les rocks sont excellents et rappellent un peu ceux d’EXILE ON MAIN STREET dont certains avaient déjà été enregistrés alors que JAGGER n’était pas toujours présent à Nellcôte en 1971, lors de leur exil en France.
FIGHT est un rock puissant, très violent et on ressent bien au vu des paroles que l’humeur est au règlement de compte. DIRTY WORK est l’autre rock dévastateur de l’album. C’est inspiré, magnifiquement joué et la production de Steve LILYWHITE est parfaite. Les guitares et la rythmique sonnent comme jamais. Ca pète dans tous les sens. On n’a plus entendu les STONES jouer aussi bien du rock depuis STICKY FINGERS et EXILE. Et ça fait tellement plaisir. I HAD IT WITH YOU est un rock à la Chuck BERRY totalement basique et accrocheur à souhait sur lequel les deux guitares se régalent. Là encore, les paroles deviennent de plus en plus explicites et l'antagonisme entre Keith et Mick semble irreversible.
J’insiste sur le son de l’album. Le vinyle possède une dynamique incroyable et LILYWHITE en est le responsable. C’est lui le grand gagnant, avec RICHARDS bien sûr, de ce retour gagnant des STONES. Un conseil : N'écoutez jamais les STONES en CD, ça ne fonctionne pas.
Le reste de l’album est également très réussi avec la reprise de HARLEM SHUFFLE qui sortira d’ailleurs en 45 tours. Keith est tellement en forme et libéré qu’il ne livre pas une, comme sur les derniers albums, mais deux de ses compositions et les deux sont superbes : une reprise reggae TOO RUDE très cool et une très belle ballade SLEEP TONIGHT qui clôt sur laquelle ses progrès au chant sont spectaculaires.
JAGGER arrive quand même à placer une de ces chansons funky dont il a le secret, BACK TO ZERO qui n’enlève rien à la qualité générale de cet album millésimé.
En hommage à Ian STEWART, leur pianiste légendaire décédé peu avant à 47 ans, une petite séquence boogie est placée en toute fin de l’album.
La pochette de l’album, avec ses couleurs flashy, n’est peut-être pas du meilleur goût, mais la photo du groupe laisse éclater les dissensions qui existaient au sein du groupe au moment de la confection de cet album.
JAGGER refusera ensuite de tourner pour promouvoir l’album, trop occupé qu’il était à ses projets de carrière solo et probablement à cause de cela, DIRTY WORK tombera très vite dans les oubliettes et restera mal considéré parmi l'oeuvre du groupe. Un vrai gâchis.
La suite des événements, c'est bien sûr l’échec complet de la carrière solo de JAGGER dont les deux albums SHE’S THE BOSS en 1985 et PRIMITIVE COOL en 1987 se sont lamentablement planté. Aucun succès et une seule mini tournée au Japon qui a fait Pschitt au grand bonheur de Keith RICHARDS, qui lui réussira un formidable 1er effort en solo en 1988 avec l'album TALK IS CHEAP.
Ron WOOD endosse ensuite le rôle de médiateur afin de tenter de rabibocher les GLIMMER TWINS, qui finalement enterreront la hache de guerre en 1989 pour l’enregistrement de STEEL WHEELS, un autre bon album des STONES, mais dont la production de Chris KIMSEY de retour à la console, est bien trop moderne pour un disque des STONES.

